J’aime bien explorer les vieilles pages de documentation de projets à l’abandon.

Je m’amusais récemment à parcourir l’ancienne version du site de l’association d’alumni de mon école. Ce site vieillissant, en désuétude depuis quelques années, a été rendu obsolète par l’arrivée de nouveaux outils.

Un avenir radieux

Je me suis rapidement intéressé aux recoins de ce site, notamment la documentation technique : le code source bien sûr, mais aussi les notes de version, les annonces techniques ou encore les conseils dédiés à ceux qui voudraient s’impliquer dans le projet.

Une page croustillante recense les projets de développement sur lesquels l’équipe aimerait travailler. Cette liste comporte des idées parfois grandioses, parfois réalistes. Si l’on ignore le fait que le site entier est à l’arrêt, cette page semble annoncer un avenir radieux pour le projet.

Je me penche ensuite sur l’identité des contributeurs qui maintiennent ce projet bénévolement. Grâce au code source et aux signatures des annonces, le profil des principaux contributeurs apparaît rapidement. Certains listent l’adresse de leur blog personnel.

Réseau poussiéreux

Je quitte donc mon territoire de départ — les pages de documentation du site — pour aller m’aventurer dans l’écosystème des pages personnelles des contributeurs. Certains liens ne sont plus valides, d’autres amorcent des redirections vers un nom de domaine différent.

La plupart des sites sont plutôt déserts. Un blog ne contient qu’un seul article, enthousiaste, qui annonce en fanfare le lancement du site. Aucun autre article ne suivra. Malheureusement, ce n’est pas la première fois que je rencontre ce motif dans mes explorations.

Un autre blog ne comporte que quelques tutoriels, très techniques. Je regarde la date : les premiers posts datent d’il y a 8 ans et portent sur des technologies datées. L’auteur du blog semble avoir ensuite arrêté… jusqu’à poster à nouveau pour la première fois en avril 2020. Jolie surprise.

Je saute de lien en lien, m’éloignant davantage de mon objet initial. La petite rubrique qui liste les “blogs amis” est précieuse, mais souvent trop peu remplie ou peuplée de liens morts. Il est temps d’explorer le rhizome selon une nouvelle dimension.

Pans d’identités

Je m’intéresse désormais aux contributeurs en dehors de leur blog. Qui sont-ils ? Où travaillent-ils maintenant ? Les liens se recoupent et de nouvelles sources apparaissent en fonction de la lentille utilisée : Google, annuaire de l’école, LinkedIn… Le réseau des pages personnelles que j’explorais semble se rétrécir, limité à un plan, tandis que je prends de la hauteur.

La page personnelle est parfois délaissée par rapport à telle page professionnelle, tel réseau social public ou tel annuaire privé. Cependant, chaque page parle au présent. La rubrique “à propos” du blog, l’annuaire des anciens et le site d’une petite entreprise mentionnent tous des informations parcellaires, parfois non datées et contradictoires. Les identités se dupliquent et ne coincident pas.

Telle une forme de persistence rétinienne, des pans de différentes temporalités se superposent sur la brutale trame du réseau. Au sein même d’un éclat de temporalité homogène, les facettes d’énonciation diffèrent entre ces pages qui ne se lient pas explicitement et diffractent des nuances d’identité dans un kaléidoscope figé.

Je parviens presque à sentir une odeur poussiéreuse et à entendre quelques échos lointains d’ambitions déçues, sur fond de saveur douce-amère d’une feuille de style désuète. Une toile en clair-obscur se dessine, qui comporte des liens morts, des redirections et des zones d’ombres. Certaines pages sont cachées derrière des barrières d’authentification, d’autres évoquent un contexte qui n’a jamais été immortalisé. Cette cacophonie silencieuse se fossilise au rythme du palpitement lent du réseau.